Le 11 novembre 1942, de Gaulle invitait les Européens à "se lier de manière pratique et durable".
Ces propos visionnaires attestent l'engagement européen de celui qui fut tout sauf un nationaliste étriqué.
Mais, pour lui, l'Europe devait être autre chose que la construction institutionnelle successivement nommée CEE, Marché commun puis Union européenne.
Avec l'expression "de l'Atlantique à l'Oural", il désigna clairement la portée géographique et historique de l'idée européenne : le temps lui manquera toutefois pour concrétiser ce projet.
Dès 1945, de Gaulle comprit vite, avec d'autres, que le temps des antagonismes était dépassé dans une Europe au surplus ruinée, et soumise à la pression des nouvelles superpuissances. Mais les slogans du genre "les Etats-Unis d'Europe" (immortalisés par V. Hugo en 1851) ne retenaient guère son attention.
Pétri d'histoire, attaché aux valeurs de la chrétienté médiévale (même s'il n'appartenait pas à la mouvance démocrate-chrétienne qui fournit les "pères fondateurs" de l'Europe) et au "concert des nations", concept-clé du XIXe siècle, il estimait que l'Europe si elle se faisait, devrait s'appuyer sur des réalités et se former par étapes, et d'abord dans les domaines économique et technique pour créer une "solidarité de fait" sans porter atteinte aux souverainetés nationales.
Il pensait aussi, que cette Europe ne pourrait exister que si elle était précédée d'une solide et durable réconciliation franco-allemande, assortie d'une entente profonde des deux peuples qui en construiraient le socle et l'axe privilégié, tout en permettant à la France d'y jouer un rôle décisif. Il n'excluait cependant pas que le Royaume-Uni s'y joigne un jour, dès lors que ses liens étroits avec le Commonwealth et surtout les États-Unis se seraient notablement relâchés.
Mais, à ses yeux, ce moment n'était pas encore venu.
De 1946 à 1958, éloigné des affaires, le Général ne manqua pas néanmoins de faire entendre sa voix sur les problèmes communautaires . Il n'approuve pas la CECA (Pool charbon acier) en 1950, en raison de son caractère d'institution supranationale, mais il en reconnut l'intérêt pour la mise en commun des ressources énergétiques franco-allemandes.
Son hostilité fut en revanche totale à la CED (Communauté européenne de défense) finalement rejetée en 1954 à l'Assemblée par une majorité communiste et RPF à laquelle s'étaient joints quelques radicaux-socialistes. Ce projet supranational visant à créer une armée européenne avec des contingents allemands, sous commandement de l'OTAN, c'est-à-dire américain, était pour lui inacceptable dans son principe.
De Gaulle ne désapprouva pas les traités de Rome de 1957, tout en rejetant la finalité fédéraliste sous-jacente, inspirée des conceptions de Jean Monnet. Il n'était pas moins en désaccord avec le rôle que certains attribuaient à la Commission de Bruxelles et les prétentions ultérieures de celle-ci à devenir une sorte de gouvernement collégial, mais il mesurait les effets débilitants du protectionnisme français sur son économie et savait que la France devait s'ouvrir à une concurrence extérieure, seule capable d'imposer les disciplines nécessaires à son développement industriel et commercial.
Même raisonnement pour l'Euratom, créant la Communauté européenne de l'Énergie atomique.
De retour au pouvoir en 1958, il fit donc en sorte que la France appliquât les traités de Rome avec les réserves ci-dessus mentionnées. Pour M. Couve de Murville, "l'Europe des réalités venait au monde en janvier 1959". Elle répondait à deux objectifs essentiels de la France : la réconciliation franco-allemande, prélude à une étroite coopération ; l'ouverture de notre économie au monde, qui mettrait fin à des siècles de protectionnisme.
L'adhésion du Général au libre-échange dans le cadre européen, allait cependant de pair avec sa volonté de maintenir, à l'égard du monde extérieur et spécialement des États-Unis une dose suffisante de protection du potentiel européen trouvant son expression dans la notion de préférence communautaire et l'insistance d'un tarif extérieur commun équilibré.
Mais, dans cette construction en marche, il attribuait le rôle essentiel à l'union politique des Etats européens, qui pouvait servir de facteur d'équilibre entre les deux blocs.
En revanche, le Général maintint en 1963 puis en 1966-1967 son opposition à l'entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun, expliquant que ce pays n'en acceptait pas les disciplines.
En outre, il soupçonnait Londres de maintenir une trop stricte allégeance envers les Etats-Unis et considérait aussi que ses relations privilégiées avec le Commonwealth déstabiliseraient la CEE en la noyant dans une vaste zone de libre-échange dépourvue de virtualité politique. Il savait, au demeurant, que Churchill, qui avait naguère lancé un appel à l'Union de l'Europe, n'avait jamais envisagé que le Royaume-Uni en fît partie intrinsèquement.
Fondée sur trois principes (solidarité financière, préférence communautaire, prix unique à la production), la Politique agricole commune (PAC) , mentionnée dans le traité de Rome mais non détaillée, fournit à de Gaulle l'occasion d'afficher sa détermination, même si elle devait provoquer une crise. Faute d'accord sur son financement - question vitale pour la France, principal pays agricole de l'époque -, il décida, le 30 juin 1965, de pratiquer la politique dite de "la chaise vide", en refusant le principe des décisions prises à la majorité qualifiée. Au bout de six mois de blocage, le compromis de Luxembourg (janvier 1966) sur le fonctionnement des institutions, fit obligation aux Six de rechercher un accord unanime sur les "questions importantes". De Gaulle obtenait gain de cause et préservait la spécificité et les intérêts de notre agriculture tout en ne cessant d'approuver les principes mêmes de la PAC. Il réussit à influer sur le mécanisme des prises de décision inscrit dans le traité de Rome en misant sur une solidarité fondée sur la compréhension mutuelle.
Avant même cette crise, il avait ressenti la nécessité d'une inévitable dimension politique de la construction européenne, économique de par son origine.
Brocardant ceux qui s'en tiennent à une Europe verbale (tirades sur le "volapuk intégré" en 1962 et sur "l'Europe ! l'Europe ! ... clamée comme un cabri" en 1965), il ne cessa d'affirmer, depuis 1958, que la construction européenne ne trouverait sa signification réelle qu'avec l'établissement d'une étroite coopération politique entre Etats. Il traduisit cette volonté, après en avoir exposé les motifs en 1961 à Rambouillet au chancelier Adenauer, par la création de la Commission Fouchet, approuvée par l'Italie et la RFA mais qui finalement, après diverses péripéties, ne put trouver un accord en avril 1962. L'opposition du Bénélux à des formules de coopération qui ne s'inspiraient pas du modèle du traité de Rome, son exigence d'une introduction immédiate du Royaume-Uni dans le processus, enfin et surtout son refus partagé par d'autres, d'une défense européenne commune, se dissociant plus ou moins de l'OTAN, firent échouer le projet. De Gaulle, qui voulait une "Europe européenne" vit dans ce sabotage, non sans raison, la main des Etats-Unis, par Royaume-Uni interposé.
A son départ, en 1969, la construction européenne avait contribué à faire retrouver son rang et sa prospérité à une France affaiblie en 1945, encore convalescente en 1958 et bridée par un protectionnisme séculaire.
Prônant une "Europe des États" excluant toute supranationalité, de Gaulle aurait aimé ajouter à ce processus une dimension politique récusée par certains de ses partenaires, à la condition qu'elle s'inscrivît dans cette conception.
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